« L’Europe ne fait plus rêver »

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Dimanche 26 mai auront lieu les élections européennes. Chaque citoyen européen aura la possibilité de choisir les députés qui les représenteront au Parlement européen. En votant, ils forgeront ainsi l’avenir de l’Europe.

À cette occasion, nous avons rencontré Henri Deleersnijder, professeur d’histoire, collaborateur au service « relations extérieures et communication » de l’université de Liège et auteur du livre L’Europe, du mythe à la réalité afin de mieux comprendre cette grande institution, son histoire et les menaces qui pèsent aujourd’hui sur cette dernière.

 

Quels sont, selon vous, les grands défis auxquels est confrontée l’Europe aujourd’hui ?

Henri Deleersnijder : Il y en a plusieurs. Le plus grand est certainement celui qui consiste à colmater le désamour à l’égard de l’Union européenne, lequel n’a fait que s’agrandir depuis de longues années au sein des peuples du Vieux Continent.

 

Dans votre ouvrage L’Europe, du mythe à la réalité, vous indiquez que « le nationalisme est l’insidieux ennemi de la construction de l’Union ». C’est une véritable menace aujourd’hui ?

H.D. : Le nationalisme est l’ennemi le plus insidieux de la construction européenne parce qu’il représente la négation même de ce projet. Il est important de rappeler à ce propos les mots de Romain Gary : « Le patriotisme, c’est l’amour des siens. Le nationalisme, c’est la haine des autres. » Et de se souvenir de l’avertissement de Robert Schuman : « L’Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre. »

 

La peur gagne-t-elle l’Europe, accroissant le repli identitaire ?

H.D. : La peur est devenue la grande « maîtresse » des sociétés européennes, taraudées qu’elles sont par la perspective d’un avenir incertain et par les effets délétères d’un ultralibéralisme sans états d’âme, qui n’a que faire des préoccupations quotidiennes du commun des mortels.

 

Vous vous dites inquiet quant à un retour du passé sur notre continent. Nous n’avons pas appris du passé ?

H.D. : On peut craindre que les leçons du passé n’ont pas été retenues. D’autant que la crise économique actuelle – on devrait plutôt parler de mutation – est vécue par de plus jeunes générations qui n’ont pas connu les funestes dérives des années 1930 ni la guerre 1940-1945 à laquelle celles-ci ont donné lieu.

 

Les nouvelles générations manquent-elles selon vous de porte-paroles/de héros défendant l’Europe et l’entente entre les peuples ? Leur intérêt pour l’avenir de l’Europe s’est-il amenuisé ou accru ?

H.D. : Les nouvelles générations manquent assurément de « héros positifs ». À force de leur rappeler toutes ces figures de batailleurs qui ont ensanglanté l’Europe (Napoléon, Hitler, etc.), on développe chez elles une vision noire de l’Histoire. Alors que le rappel des grandes figures de l’Europe qui ont lutté, par la plume et la pensée, pour son unité et la paix (Victor Hugo, Jean Monnet, etc.) créerait au contraire une dynamique vers des lendemains prometteurs.

 

L’Europe ne fait plus rêver ?

H.D. : L’Europe ne fait plus rêver parce que l’horizon financier ne peut servir de vision mobilisatrice pour ses peuples. Car ce qu’on demande en définitive aux citoyens lambda, c’est d’accepter leur sort au nom d’une compétitivité sans cesse plus exigeante face aux mastodontes que sont la Chine et les Etats-Unis. Mais est-ce une vie digne d’être vécue que d’être transformés en rouages complaisants et résignés d’un capitalisme financiarisé ?

 

Avez-vous l’espoir qu’une conscience européenne puisse mûrir dans nos esprits ?

H.D. : Oui, une conscience européenne peut mûrir dans nos esprits à condition de s’interdire de prêter l’oreille aux leaders nationaux-populistes qui font, démagogie aidant, du rejet de l’Union européenne leur fonds de commerce politique. Dans la mesure aussi où l’on insiste enfin sur l’héritage culturel commun des divers pays européens. Place donc à une pédagogie montrant combien les nationalités composant la mosaïque européenne sont interdépendantes, historiquement fécondées par des échanges qui ont été toujours plus nombreux que les confrontations. Bref, se souvenir d’Érasme et du programme Erasmus, facteurs incontestables d’intégration. Se souvenir aussi de la phrase apocryphe de Jean Monnet : « Si c’était à refaire, je commencerais par la culture. »

 

Ce 26 mai 2019 auront lieu les élections européennes. Que souhaitez-vous rappeler au citoyen votant ?

H.D. : Qu’il ne perde pas de vue une donnée essentielle : le projet européen a permis à l’Europe de connaître, depuis 1945, une longue période de silence des armes, laquelle sera reconnue en 2012 par l’obtention à l’Union européenne du prix Nobel de la paix. Qu’il milite pour une Europe soucieuse du bien-être social, loin des replis identitaires et autres dérives nationalistes. Mais, à cette fin, des choix politiques avisés sont nécessaires, ceux en tout cas qui sont soucieux de promouvoir une économie au service de l’être humain.

 

Pour aller plus loin : 

L’Europe, du mythe à la réalité, Henri Deleersnijder

Broché | 154 pages | 19,90 €

Éditions Mardaga, 2019

 

 

 

 

 

24 mai 2019|Interview|