« Les mémoires, c’est souvent un règlement de comptes. Mais je me suis battu contre cette idée de mémoires… »

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À l’occasion de la récente publication de l’ouvrage « Anti-mémoires », voici une interview d’Herman Van Rompuy invité dans l’émission radiophonique Aimez-vous l’Europe ?  diffusée sur les ondes d’Euradio.

Pour écouter le podcast de l’entretien : http://euradio.fr/podcast/anti-memoires-herman-van-rompuy/

Herman Van Rompuy, vous étiez un homme politique proéminent sur la scène européenne, Premier ministre belge, mais aussi le premier Président du Conseil européen de l’histoire de l’institution. Vous vous êtes maintenant mis en recul de cette vie politique depuis la fin de votre mandat en 2014. Et, j’imagine que c’est pourquoi vous commettez l’ouvrage  Anti-Mémoires aux Éditions Mardaga. Comme l’indique le titre, il ne s’agit donc pas de mémoires à proprement parler, bien plus d’extraits de votre pensée. Vous y prodiguez des conseils, conseils politiques, bien sûr mais bien plus encore. 

Pourquoi publier maintenant, à quelques mois des élections européennes ? Cherchez-vous à donner des conseils à la nouvelle génération de représentants européens ?

Non,  cela est très loin de ma pensée et de mes ambitions. J’ai écrit ce livre, d’ailleurs j’ai écrit une dizaine de livres, principalement parce qu’on me le demande. On m’avait déjà demandé d’écrire des mémoires, ce que j’avais refusé parce que les mémoires, c’est souvent un règlement de comptes. Bien sûr, nous pouvons l’éviter, mais nous sommes quand même tentés de dire ce que nous n’avons jamais dit. Par conséquent, je me suis battu contre cette idée de mémoires, ce qui n’empêche que je peux toujours délivrer un message à tous mes successeurs, mais aussi à tous ces jeunes gens qui ont envie de faire de la politique et qui, comme moi, ont commencé très jeunes ou plus tard. Quels pouvaient-être leurs idées, leurs idéaux ? Comment s’y faire ? Je donne un témoignage, des conseils, je ne donne pas de leçon.

Vous donnez donc des conseils à vos successeurs. Le premier conseil que vous donnez, en se basant sur votre expérience, pourrait être résumé de la manière suivante : lors de négociations, laissez votre ego à la porte. Pour la politique française, c’est quelque chose d’assez contre-intuitif.

Pourquoi vaut-il mieux laisser son ego à la porte ?

Oui, quand il s’agit de la présidence du Conseil européen, il faut réaliser que c’est totalement différent comparé à une fonction de Premier ministre d’un État ou de Président d’une République, comme en France. Ici, votre public, et votre seul public, ce sont les 28 chefs d’États et du Gouvernement. En tant que président du Conseil européen, on doit tenir compte de ce qu’il se passe dans nos sociétés, des souhaits profonds de nos concitoyens, mais on doit surtout travailler avec ceux, dans les États, qui sont les premiers élus, à savoir : les présidents et les Premiers ministres. Il faut trouver des ententes, des solutions qui sont unanimes. Il faut arriver à un consensus ; il n’y a pas une voix qui peut manquer. Alors que si l’on défend son ego, je crois que cela sera très difficile de tenir compte des ego des 28 membres du Conseil. Donc on est au service des Premiers ministres, des présidents, et on doit se rendre compte que la situation dans laquelle on se trouve est très spécifique. La présidence du Conseil européen n’est pas comparable à une haute fonction nationale.

Effectivement, c’est ce qui correspondait plus ou moins à votre profil étant donné que, dans Anti-mémoires, vous revenez très souvent sur votre nécessité de trouver un équilibre dans toute chose de la vie. Donc, c’est de cette façon que vous l’appliquez aux questions européennes, j’imagine ? 

Pour moi, cela ne demandait pas un grand effort d’avoir ce rôle de chercheur de compromis, de facilitateur, de trouver des équilibres ; cela correspondait à ma personnalité. Je crois que la présidence exige de telles qualités, une telle approche. Mais, pour moi, cela ne demandait pas un effort majeur, vous avez tout à fait raison. Tout au début, quand nous discutions du profil d’un président du Conseil européen, nous avions pensé à Tony Blair, qui a été Premier ministre du Royaume-Uni, mais aussi un homme brillant, dynamique, communicatif. Néanmoins, il était également porté par son ambition et son ego. Je crois que la tâche aurait été complexe pour lui de chercher des solutions à 28 au niveau de l’Union européenne ou à 17, 19 en ce qui concerne la zone euro. On demande après chaque réunion, quelles sont vos conclusions. On ne vous demande pas si vous avez une formule heureuse ou si vous avez eu une idée brillante ; on ne demande que des résultats. Pour y parvenir, cela requiert un long et pénible travail qui s’appuie sur la confiance. Voilà pourquoi, je répète qu’un super ego n’aide pas.

Par ailleurs, vous avez une vision assez négative de la vie politique et, quelle qu’en soitt l’échelle, vous prenez l’exemple de la vie politique du village dans lequel vous avez grandi. Entre les lignes, ce que j’ai cru comprendre, ce n’est pas la politique qui s’oeuvre à l’Europe, selon vous, mais des rencontres humaines, c’est cela ? 

C’est peut-être un peu exagéré. Bien sûr, on est en politique, mais la société est plus compliquée que la politique. La politique est un tout, mais heureusement tout n’est pas politique. Chaque jour, on le constate aussi au sein de nos sociétés : nos démocraties sont en crise profonde et donc c’est un effort de chaque jour dans lequel les relations humaines jouent un très grand rôle. Nos sociétés sont trop atomisées, balkanisées. De plus, se manifeste un certain individualisme ambiant ainsi qu’un ressenti chez beaucoup de gens parce qu’ils ne sont pas suffisamment protégés contre toutes sortes de menaces : le chômage, l’incertitude en ce qui concerne l’emploi, l’immigration massive, les inégalités croissantes, le terrorisme, le dumping social/commercial/fiscal, le changement climatique. Il y a ce sentiment que les pouvoirs publics, nationaux, européens, ne protègent pas assez les populations. J’ai découvert une phrase de François Mitterrand d’il y a 20 ans : Il faut une Europe qui protège. J’ai repris ces mots quand j’ai reçu le Prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle, il y a quelques années. Je constate que ce terme « protection » est désormais utilisé par beaucoup d’autres. Mais si les gens ne sont pas protégés, ils comptent en premier lieu sur eux-mêmes, ce qui favorise l’inquiétude, la peur, l’anxiété et l’individualisme. Nos sociétés ont donc besoin d’un élan vital, de davantage de cohésion sociale, c’est le grand défi pour ceux qui ont des responsabilités politiques ainsi que pour ceux qui n’en ont pas, mais qui ont tout de même des responsabilités dans nos sociétés. On vit dans un monde qui se trouve à l’intérieur de l’Union européenne, à l’intérieur de chaque État membre dans une société relativement compliquée.

Si j’ai correctement compris, votre pensée est que cela ne se résoudra pas avec les institutions, qu’elles soient européennes ou nationales, je vous cite : Il y a des personnes saintes, mais pas de saintes institutions. Donc, ce sont vraiment des personnes qui doivent régler ces problématiques européennes ? 

Bien sûr, ce ne sont pas uniquement des institutions qui vont sauver l’Europe ou notre civilisation, mais cette phrase du livre que vous citez, quand vous lisez attentivement, s’applique à l’Église catholique que j’apprécie. Je suis un catholique pratiquant, mais j’ai également dit que nous pouvions proclamer des valeurs. Maintenant, beaucoup de gens vous demandent si vous êtes suffisamment honnête, authentique, crédible, car les valeurs sans les personnes ne passent pas. La première chose qu’on vous demande lorsque vous commencez un grand discours sur ce qu’on doit être et ce qu’on doit faire c’est : est-ce que vous le faites vous-même ? C’est un des drames de l’Église catholique : elle met la barre très haut dans la pratique, et la crise de la pédophilie l’a très bien démontré, on vous demande si vous l’avez appliqué vous-même. C’est pour cette raison que je dis qu’il n’y pas d’institutions saintes, mais des hommes et des femmes saintes. C’est dans ce contexte que vous devez comprendre cette phrase. Il est aussi d’application à d’autres institutions que l’Église catholique.

Pour revenir à l’Union européenne, à un moment, vous paraphrasez le géopolitologue Dominique Moïsi en expliquant que l’espoir règne en Asie, l’humiliation chez les Arabes et la peur en Europe. Vous répondez qu’il faut pour cela que la civilisation européenne suive une cure pour transformer la peur en espoir. Est-ce qu’il faut comprendre que l’Europe doit devenir plus asiatique ou c’était tout un autre sous-entendu ? 

Le mot « asiatique » est un mot qui n’est pas très précis, très clair, parce qu’en Asie, il y a beaucoup de cultures, de civilisations très diverses. J’apprécie la réflexion de Dominique Moïsi même s’il s’agit, évidemment, d’un raccourci, mais cela aide aussi à réfléchir. Lorsqu’il évoque le monde arabe, le mot clé est « l’humiliation » ; l’Asie qui est, certainement sur le plan économique, le continent de l’espoir, et l’Union européenne ainsi que le monde occidental qui sont caractérisés par l’angoisse, la peur en général, mais aussi la peur de l’avenir, la peur de l’autre. Pour reprendre Sartre, L‘enfer c’est les autres, ce qui s’avère d’application dans la société dans laquelle on vit aujourd’hui. L’autre ne se présente pas souvent comme un allié, un ami, un compagnon de route, mais un adversaire potentiel parce qu’il y a beaucoup de méfiance dans nos sociétés. En effet, cette dernière se place entre les gens, mais aussi vis-à-vis des institutions, vis-à-vis des personnes qui assument des fonctions d’autorité. Cette méfiance entraîne notre peur de l’autre qui, souvent, appartient à une autre langue, race, religion, idéologie. Certes, parfois, il y a des raisons d’avoir peur, mais il ne faut pas généraliser. Selon moi, c’est pour cette raison que Dominique Moïsi a écrit cette phrase l’Europe est le continent de l’angoisse. Nous devons changer, redevenir un continent d’espoir. Quand je vois ce qu’il se passe dans nos sociétés, il y a des raisons d’espérer, mais quand on observe le plan collectif, un certain nombre de choses doivent changer. L’homme politique, les mouvements politiques doivent être des porteurs d’espoir. Je sais à quel point c’est difficile dans les sociétés actuelles. J’ai été suffisamment en politique pour le savoir, je suis un observateur de ce qu’il se passe aujourd’hui, un observateur engagé, nonobstant tout cela, on doit essayer de transmettre ce message d’espoir.

En tant que dernière question, est-ce que tout comme Leo Tindemans, ancien Premier ministre belge, à qui vous avez remis le Prix Nobel de la Paix qui a été décerné à l’Union européenne, vous lui avez remis une copie et vous expliquez dans votre livre qu’il vous a répondu Tout cela a donc eu du sens. Est-ce que pour vous cela sera aussi le mot de la fin de votre carrière politique, Tout cela a-t-il eu du sens 

Ce seraient, pour faire simple, les derniers mots de ma vie. Cette phrase m’a beaucoup frappé car on ne s’y attend pas et encore moins d’un homme politique. Je me rappelle quand je lui ai remis la copie du diplôme que j’ai reçu au nom de l’Union européenne à Oslo pour le Prix Nobel de la Paix, il a dit cette phrase et je me suis dit que chacun de nous cherche un sens dans la vie et ce n’est jamais l’ego, jamais l’intérêt personnel, cela ne donnerait pas de sens. Certes, il y a la gloire, une certaine satisfaction, mais le sens de la vie c’est autre chose. Cette phrase donne en quelque sorte une bonne conscience. Il faut terminer sa carrière politique avec ce sentiment qu’on a fait son devoir. Se mettre au service d’une grande cause telle que la cause européenne, cela donne du sens. C’est le message que mon prédécesseur et ami Leo Tindemans m’a transmis ne sachant pas qu’il était proche de la fin de sa vie.

Merci beaucoup Herman Van Rompuy, votre ouvrage Anti-mémoires publié aux Éditions Mardaga, je le recommande chaudement à nos auditeurs, ne serait-ce que parce que vous y écrivez un haïku à la toute fin. Je laisse le plaisir à nos auditeurs de le découvrir !

 

 

 

 

 

10 avril 2019|Interview|