« Quand on s’attaque à la liberté de la presse, il s’agit en général de la première étape dans une attaque générale contre la démocratie. »

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Le 3 mai a lieu la journée mondiale de la liberté de la presse. Proclamée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1993, cette journée permet d’évaluer la liberté de la presse à travers le monde, de défendre l’indépendance des médias et de rendre hommage aux journalistes qui ont perdu la vie dans l’exercice de leur profession.

 

Nous avons rencontré Jean-Paul Marthoz, journaliste et chroniqueur au Soir, professeur invité de journalisme international à l’Université de Louvain et auteur du livre « En première ligne ». L’occasion de lui poser quelques questions sur les conditions de travail du journaliste et la dégradation de la liberté de la presse dans le monde.

 

 

 

Selon le dernier rapport de l’ONG Reporters sans frontières (RSF), la liberté de la presse ne cesse de se dégrader dans le monde avec « un accroissement des dangers et un niveau de peur inédit dans certains endroits ». Un constat que vous confirmez et observez en tant que journaliste reporter ?

Jean-Paul Marthoz : La situation s’est largement dégradée ces dernières années, par rapport aux espoirs de liberté qu’avaient fait naître, dans les années 1980 et 1990, la chute de dictatures en Amérique latine ou en Afrique, le démantèlement du Mur de Berlin et la fin de la Guerre froide. Les menaces actuelles contre la presse reflètent un affaiblissement voire une mise hors course de la démocratie.

Dans ce contexte, les journalistes sont considérés comme des intrus, voire comme des ennemis. Certains, notamment au sein des pouvoirs étatiques, affairistes ou criminels, les craignent parce qu’ils sont considérés comme un frein aux stratégies de domination ou aux systèmes de corruption. D’autres, au contraire, en particulier parmi les groupes terroristes, ne les craignent plus car ils n’ont plus besoin d’eux pour leur publicité. Grâce aux possibilités de diffusion autonome que leur donnent les réseaux sociaux, ils considèrent les journalistes comme de simples gêneurs faciles à éliminer, des pions à échanger ou des victimes à placer dans des mises en scène macabres destinées à sidérer et terroriser.

Des « zones de silence » se sont développées dans pas mal de régions du monde, où les journalistes ne vont plus ou très peu, en raison des risques d’enlèvement et d’assassinat qu’ils encourent, que ce soit en Syrie, au Sahel, menacés par les groupes djihadistes, ou dans les régions soumises aux cartels de la drogue, au Mexique ou dans le Triangle nord de l’Amérique centrale.

Les conflits armés se sont compliqués. Ils sont plus chaotiques et dès lors plus dangereux que lorsque les journalistes couvraient des guerres conventionnelles. Ils se déroulent également sous davantage contrôle que dans les années 1960-70, comme lors de la guerre du Vietnam. Les journalistes doivent « s’embarquer » (le système d’embedding) au sein d’unités combattantes ou sont tout simplement exclus du front. Les risques de faire cavalier seul sont immenses et dissuadent la majorité des journalistes.

 

Une menace qui n’est pas seulement physique? 

J.-P. M. : Les journalistes sont aussi empêchés de faire leur travail et, en particulier, de protéger leurs sources en raison de la surveillance à laquelle ils sont soumis, par le recours des États mais aussi de groupes privés aux technologies de « flicage » et de fichage les plus sophistiquées. Espionnés, repérés, ils peuvent être soumis à l’intimidation et au chantage.

 

Votre profession est régulièrement dite à risque et les journalistes sont considérés comme des cibles vulnérables. Nombreux sont les journalistes ayant perdu leur vie dans l’exercice de leur profession. La presse dérangerait-elle ?  

J.-P. M. : Selon l’expression célèbre d’un baron de la presse britannique, « l’information, c’est ce que quelqu’un cherche à cacher, le reste n’est que de la publicité ». La presse ne dérange pas toujours, toutefois. Elle peut servir de caisse de résonance des pouvoirs, quels qu’ils soient. Mais quand elle dérange, elle en paie souvent le prix, surtout dans des régimes dictatoriaux ou de la part de groupes criminels ou terroristes, mais pas que ! La gamme des représailles va de la suppression de la publicité gouvernementale à l’opprobre public, à l’exemple de Donald Trump, de l’exclusion de journalistes dérangeants de conférences de presse jusqu’au lancement de procédures judiciaires abusives. Elle peut adopter des formes beaucoup plus brutales, jusqu’à l’assassinat. C’est le cas dans les pays les plus violents, mais la transnationalisation de la criminalité organisée et son hybridation avec d’autres formes de violence, dont le terrorisme, menace même le journalisme d’investigation dans des pays de l’Union européenne. Comme à Malte, avec l’assassinat de Daphné Caruana Galizia ou en Slovaquie, avec celui de Jan Kuciak et de sa compagne.

 

Le regard posé sur la presse semble avoir changé, laissant ainsi place à une certaine méfiance à l’égard des journalistes. Comment l’expliquez-vous? 

J.-P. M. : La méfiance peut être un indice positif, elle peut signifier que la presse fait son travail, car comme le disait le célèbre grand reporter français Albert Londres (1884-1932), « notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ». La méfiance d’une entreprise polluante, d’un État dictatorial, d’une intercommunale magouilleuse ou d’un groupe mafieux est un hommage rendu au bon journalisme.

La méfiance est plus préoccupante quand elle s’exprime dans les sondages ou dans des manifestations de rue. La presse mérite sans doute en partie cette suspicion en raison de ses erreurs, de ses insuffisances, de ses excès et de ses compromissions. Mais cette agressivité est souvent « mal informée », elle vient de personnes qui non seulement ne connaissent pas les médias prétendument « élitistes » qu’ils condamnent mais qui souvent aussi leur préfèrent des sites de ré-information ou des réseaux sociaux bien plus fautifs et bien plus douteux.

La transparence de la presse, son dialogue avec le public et sa sincérité (qui doit se traduire par la reconnaissance et la correction visible de ses erreurs) sont essentiels pour permettre à la presse de faire son métier, qui est aussi de dire à l’opinion, accrochée à ses vérités et ses apriori confortables, les choses qu’elle n’a pas nécessairement envie d’entendre. Les médias qui défendent cette approche peuvent être « populaires », à l’exemple de France Inter, première radio de France, du New York Times avec ses 3 millions d’abonnés ou du Guardian en ligne avec ses dizaines de millions de visiteurs mensuels.

 

En cette journée mondiale de liberté de la presse, qu’est-il important de rappeler ?

J.-P. M. : La liberté de la presse est le canari dans la mine, ce petit oiseau dont l’évanouissement prévenait les mineurs de l’imminence d’un coup de grisou. Quand on s’attaque à la liberté de la presse, il s’agit en général de la première étape dans une attaque générale contre la démocratie. La critique du journalisme est absolument légitime et nécessaire, mais quand elle se dégrade en media bashing et nie le rôle autonome de la presse au sein de la démocratie, elle traduit la volonté d’un pouvoir de tout contrôler, la presse d’abord, la justice ensuite, jusqu’à l’ensemble des contre-pouvoirs et des corps intermédiaires qui garantissent l’intégrité d’un système démocratique.

 

À l’approche des élections européennes, fédérales et régionales, pensez-vous qu’il incombe aux futurs élus de prendre position pour la liberté de la presse ?

J.-P. M. : La liberté de la presse est un « marqueur », un indicateur des valeurs réelles du monde politique. Elle implique en effet un rôle de vigilance des pouvoirs, de « chien de garde » des institutions et de protection de la Constitution, qui peut ne pas plaire lorsque des politicien(ne)s sont mis(e)s en cause.

Cette reconnaissance de la presse comme « un caillou dans la chaussure » authentifie la sincérité des déclarations du monde politique en faveur la liberté de la presse. Elle doit se traduire concrètement : dans le refus de se prêter au media bashing populiste, qu’ils soient de droite ou de gauche ; dans l’accès octroyé aux journalistes à des documents ou réunions qui sont réellement d’intérêt public ; dans la régulation des plateformes qui étouffent le journalisme et dégradent le discours public ; dans la défense de la liberté de la presse contre des législations qui visent à la restreindre, etc.

La presse doit mériter le respect et les droits qu’elle demande, mais sans elle, la politique serait une imposture et le parlement, un club fermé. Comme le disait l’ex-patronne du Washington Post, Katherine Graham, « l’information est l’âme de la liberté ».

 

 

Pour aller plus loin :

En première ligne, Jean-Paul Marthoz

Préface de Pierre Hazan

Broché | 276 pages | 17,90 €

Éditions Mardaga, 2018

 

 

 

 

2 mai 2019|Interview|