Les secrets d’un directeur de collection

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Chaque mois, les éditions Mardaga vous présentent un de ses directeurs de collection. À travers une interview où ils se dévoilent, vous plongerez dans cette activité atypique qu’est le choix des auteurs, des manuscrits, mais pas seulement. En ce mois de janvier, c’est le professeur Marc Richelle qui se prête à l’exercice.

Marc Richelle, né à Verviers en février 1930, est Professeur émérite de l’Université de Liège où il a occupé pendant plus trente ans, de 1962 à 1995, la Chaire de Psychologie expérimentale. À la fois romaniste et Docteur en psychologie, formé aux universités de Liège, de Genève et à Harvard, il a fondé à Liège un laboratoire réputé, d’où ont essaimé de nombreux doctorants qui ont fait école dans d’autres universitaires du monde entier. Il a mené, et dirigé, des recherches dans plusieurs domaines de la psychologie expérimentale, parmi lesquels, la psychopharmacologie, les conduites temporelles, le développement cognitif, la variabilité comportementale et la créativité, la psychologie du langage et la psychologie de la musique. Il a également accompli des missions de recherche au Maroc, en Israël et au Katanga. Auteur de quelque 250 publications dont une vingtaine d’ouvrages comme auteur, coauteur ou éditeur scientifique, en français et en anglais, plusieurs furent traduits en espagnol, italien, portugais, roumain, polonais ou japonais. Docteur honoris causa des universités de Lille-Charles de Gaulle, Genève, Coimbra, Lérida et Lisbonne, il a reçu en 1990 le Prix quinquennal du Fonds national de la Recherche scientifique John Ernest Solvay. Il est également membre de l’Académie royale de Belgique et membre étranger de l’Academia das Ciencias de Lisbonne ainsi que de la Real Academia de Ciencias morales y politicas de Madrid. Il a dirigé la collection Psychologie et sciences humaines depuis sa création en 1962 et dirige actuellement en collaboration avec Xavier Seron la collection PSY-Théories, débats, synthèses.

  • Pourquoi avez-vous décidé de devenir directeur de collection chez Mardaga ?

Au début des années 1960, avant que les Editions Mardaga ne porte ce nom, j’avais accepté au début la proposition de Charles Dessart de diriger sa nouvelle collection «Psychologie & Sciences humaines ». Quand celui-ci céda son affaire à Pierre Mardaga, je conserverai cette fonction. Je ne décidai donc jamais, au sens strict, de «devenir directeur de collection chez Mardaga ».

  • Le directeur de collection a une place particulière dans une maison d’édition. Pour vous, quelles sont les qualités principales pour remplir au mieux cette fonction ?

Une bonne connaissance du domaine dans sa diversité et dans son évolution ; un sens de la négociation avec les auteurs qu’ils soient sollicités ou soumettent spontanément un manuscrit ; une capacité d’appréciation de la qualité scientifique d’un texte, de sa clarté, de ses chances de trouver son public ; une attention aux tendances du marché, au niveau du point de vue de l’éditeur, mais également au niveau des attentes des publics – étudiants, enseignants, non spécialistes curieux.

  • Mardaga existe depuis plus de 50 ans, pour vous, quelles sont les forces d’une telle maison d’édition ?

Sa continuité dans les projets, avec un souci de renouvellement, une prise de risque mesurée, et son ouverture aux jeunes auteurs à côté des « valeurs sures ». Mais également son choix heureux des livres publiés. Ceci dit, il reste très difficile de prédire le succès d’un livre. De l’ensemble de publications dans le domaine large de la psychologie et sciences humaines chez Mardaga, le best-seller demeure « Dessiner grâce au cerveau droit », dont Pierre Mardaga avait pris le risque de publier, sur une recommandation très réservée de son directeur de collection…

  • Les bons auteurs sont, également, la force des maisons d’édition, quelles sont les qualités d’un auteur Mardaga ?

Il n’y a pas de prototype de l’auteur chez Mardaga, pas plus que chez n’importe quel éditeur. Tout auteur doit évidemment s’inscrire dans le cadre d’une politique éditoriale (domaine du savoir, genre littéraire, public visé, etc.). Pour le reste, il peut présenter, du point de vue de l’éditeur, les atouts les plus divers propres à convaincre ce dernier, tels la notoriété, le niveau scientifique, une audience identifiable, la qualité de son écriture, son « réseau », etc. Un auteur peut jouir d’une notoriété solide et d’un sérieux scientifique, néanmoins fournir un texte médiocre, mais se vendre très bien. Un autre pourra proposer un travail critique original, d’une écriture attrayante, richement documenté, et se heurter à la parution  à une omerta d’un groupe hostile fatale pour la diffusion du livre. On pourrait prendre  un à un les auteurs des collections de psycho chez Mardaga et procéder ainsi à la mise en regard des atouts de l’auteur, la qualité de sa contribution et l’accueil du public : on n’aboutirait sans doute pas à dégager le profil garant du succès.

  • De façon, plus personnelle, qu’est-ce qui fait que votre cœur penche plus vers tel ou tel manuscrit ?

J’ai la faiblesse ou la naïveté de croire que la raison, plus que le cœur, emporte ma décision. Mais j’admets qu’il arrive qu’un manuscrit atterrisse sur ma table de travail, que je m’en empare et ne le laisse que la lecture terminée. Le cœur a-t-il guidé la raison ? Ou seulement rejointe ?

  • Mardaga, entre autres, s’est engagée dans le virage numérique en proposant à ses lecteurs une version ebook de ses ouvrages. Comment imaginez-vous le livre dans 50 ans ?

J’appartiens à une génération pour laquelle le livre est un objet tridimensionnel, que l’on touche, que l’on feuillète. Certes, il partage nombre de propriétés avec son substitut moderne de signes défilant sur écran lumineux. Sans doute, l’e-book l’emportera, comme le papier imprimé l’a emporté sur le parchemin. Mais la coexistence actuelle du papier et du numérique laisse a pensé qu’il faudra peut-être plus de 50 ans pour que le premier disparaisse, à moins qu’un effondrement du numérique comploté par les marchands de papier et d’encre ne donne une seconde vie aux publications de l’imprimeur belge Pierre Mardaga.

On passe ici du directeur de collection à l’auteur, que j’ai été occasionnellement. L’auteur scientifique n’est pas dans l’angoissante situation du romancier face à la page blanche, il sait ce qu’il a à écrire. Il lui reste à l’écrire. Il lui suffit de l’écrire. Il peut y peiner, ou y trouver du plaisir. C’est selon. J’ai le bonheur d’y avoir trouvé du plaisir.

  • Pour finir, que lisez-vous en ce moment ?

Une flânerie récente dans une grande librairie bruxelloise m’a fait découvrir le livre d’Aymeric Caron, Utopia XXI. Ce retour à Thomas More, revisité 500 ans plus tard, m’a ramené à ma découverte de cette œuvre singulière grâce à l’enseignement lumineux de la grande humaniste liégeoise Marie Delcourt. Mais une autre curiosité m’animait : ce nouvel auteur entré en Utopie avait-il lu une autre Utopie du XXe siècle, œuvre d’un psychologue béhavioriste des USA, B.F.Skinner, intitulée Walden Two. Une œuvre méconnue particulièrement en francophonie, et que je n’ai jamais osé prendre le risque de proposer à Mardaga d’en publier une traduction française, qui en eut fait le troisième titre de cet auteur à figurer dans la collection Psychologie et Sciences humaines.