Les secrets d’un directeur de collection

Accueil » Actualités » Les secrets d’un directeur de collection

Chaque mois, les Éditions Mardaga vous présentent un de ses directeurs de collection. À travers une interview dans laquelle ils se dévoilent, vous plongerez dans cette activité atypique qu’est le choix des auteurs, des manuscrits, mais pas seulement… En ce mois de février, c’est le professeur Vincent Yzerbyt qui se prête à l’exercice.

Professeur à la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Louvain en Belgique, Vincent Yzerbyt mène ses travaux sur les relations intergroupes et la cognition sociale, creusant les mécanismes à l’œuvre dans les stéréotypes, les préjugés et la discrimination ainsi que les questions touchant à la diversité et au vivre-ensemble dans nos sociétés pluriculturelles. Ses recherches portent également sur les aspects de méthodologie de la recherche et de statistique en sciences du comportement. Actif dans les débats publics, il dispense des formations pour diverses associations et ONG actives dans les domaines du sexisme, du racisme et du dialogue interculturel. Ses publications scientifiques comprennent plus de 130 articles, chapitres de livre et ouvrages. Il est l’auteur de Connaitre et juger autrui : Une introduction à la cognition sociale (1994) et de Stéréotypes et cognition sociale (1996) et du best-seller Psychologie sociale (1997). Il également écrit ou édité plusieurs ouvrages en anglais dont notamment Metacognition: Cognitive and social dimensions (1998), Stereotypes as explanations: The formation of meaningful beliefs about social groups (2002) et The psychology of group perception: Perceived variability, entitativity, and essentialism (2004). Dans le champ de la statistique, il est co-auteur de L’analyse des données : une approche par comparaison de modèles (2010) et a supervisé la traduction de Méthodes statistiques en sciences humaines (Howell, 1997). Premier éditeur en chef de Social Psychological and Personality Science, il a aussi été éditeur associé et consultant de plusieurs autres revues scientifiques de premier plan. Lauréat de nombreux prix et distinctions internationales, il a été Président de la European Association of Social Psychology (2002-2005).

  • Pourquoi avez-vous décidé de devenir directeur de collection chez Mardaga ?

Ma première expérience avec Mardaga remonte à ma collaboration avec Jacques-Philippe Leyens pour la rédaction de Psychologie sociale. Le passage à la direction d’une collection est apparu comme une évidence vu la qualité et la réputation de cette maison d’édition. Je voulais aussi pouvoir contribuer à une meilleure connaissance de la facette sociale des sciences psychologiques en mettant en lumière des auteurs francophones ou internationaux qui n’ont pas toujours le réflexe de publier en français. Il ne fait aucun doute qu’un nombre très important de professionnels, bien au-delà des seuls étudiants en psychologie et autres psychologues praticiens, sont concernés au premier chef par les dimensions sociales et culturelles du comportement humain.

  • Le directeur de collection a une place particulière dans une maison d’édition. Pour vous, quelles sont les qualités principales pour remplir au mieux cette fonction ?

Outre la capacité à cerner les divers thèmes susceptibles d’intéresser un large public, il est crucial de pouvoir créer la confiance avec les auteurs potentiels. Quoi qu’on puisse en penser, écrire une monographie n’est pas du tout la priorité des scientifiques dans les divers domaines que couvre la collection. Il faut donc pouvoir convaincre des chercheurs de sacrifier d’autres ambitions pour investir dans la rédaction d’un ouvrage. Un véritable travail de coaching s’ensuit alors, exigeant conseils d’écriture et accompagnement au fil de l’accouchement du texte. Au terme du parcours, quasiment tous les collègues se félicitent d’avoir franchi le pas et certains se lancent d’ailleurs volontiers dans d’autres projets, souvent chez Mardaga, ce qui me ravit.

  • Mardaga existe depuis plus de 50 ans. Pour vous, quelles sont les forces d’une telle maison d’édition ?

Je dirais volontiers que Mardaga jouit d’une réputation sans faille. La qualité des ouvrages et leur accessibilité font qu’on les retrouve autant dans les portefeuilles de lecture pour des cours universitaires que dans les bibliothèques de très nombreux praticiens Même les professionnels peu formés en psychologie savent qu’un livre publié chez Mardaga leur donnera un éclairage sérieux, complet et compréhensible sur la question qui les préoccupe.

  • Les bons auteurs sont, également, la force des maisons d’édition, quelles sont les qualités d’un auteur Mardaga ?

La rigueur au niveau des sources, la pertinence du point de vue et l’accessibilité du propos

  • De façon, plus personnelle, qu’est-ce qui fait que votre cœur penche plus vers tel ou tel manuscrit ?

Outre le fait que la thématique doit s’avérer engageante et le contenu irréprochable sur le plan scientifique, je suis tout particulièrement séduit par un auteur qui défend une thèse forte, cohérente voire audacieuse dont les fondements s’enracinent dans une maîtrise fine de la recherche contemporaine. Mardaga se doit de relayer le meilleur de ce que peut offrir la connaissance.

  • Mardaga, entre autres, s’est engagée dans le virage numérique en proposant à ses lecteurs une version ebook de ses ouvrages. Comment imaginez-vous le livre dans 50 ans ?

Lorsque j’enseigne, je réalise à quel point les lecteurs d’aujourd’hui s’abreuvent sur les plateformes numériques et les réseaux sociaux. En revanche, force est de constater que les étudiants gagnent souvent à se plonger dans un ouvrage au format traditionnel. Sans doute parce que ce dernier se caractérise par une exigence forte en matière de développement du raisonnement. Avec un livre, on est moins enclin à conclure qu’on a fait le tour de la question après quelques bribes de texte distraitement consultées sur un site web. Le livre est certes un compagnon exigeant mais les dividendes intellectuels sont au rendez-vous. Et puis, je ne crois pas que le livre en papier disparaîtra totalement car il permet aussi un rapport charnel que n’autorise pas le numérique. Je pense qu’on aura accès à des ouvrages numériques offrant des lectures multiples, mâtinés de lien hypertexte et de vidéo, autant de chemins de traverse dans l’exploration d’une question. Mais à côté de ces véritables kaléidoscopes, on conservera le besoin d’accéder à un discours unifié et structuré que le livre tel qu’on le connait aujourd’hui continuera d’incarner.

  • Lors de la création de vos ouvrages, où cherchez-vous l’inspiration ?

Ma première source, ce sont les actualités. Les événements du monde nous surprennent ou nous effraient, les faits divers nous fascinent et sont au coeur de nos conversations. C’est une source inépuisable. Ensuite, je suis nourri par les livres ou les films et, de manière croissante ces dernières années, les séries télévisées. L’imagination des romanciers ou des scénaristes les conduit à explorer la nature humaine et mettre au jour divers scénarios de ce que pourraient être les interactions sociales. Je trouve ce type de matériau incroyablement stimulant car tantôt il fournit des exemples de mécanismes psycho-sociaux déjà examinés par ailleurs par les chercheurs, tantôt suggèrent de nouvelles pistes de réflexion pour innover sur le plan scientifique.

  • Pour finir, que lisez-vous en ce moment ?

Apprendre à lire de Sébastien Ministru. Je suis fasciné et ému par cette histoire tant sur le plan des relations interpersonnelles qu’elle met au jour que par le message que j’y vois en termes plus macrosociaux. Autour de l’histoire d’un fils d’immigré sarde, homosexuel et éduqué que tout sépare de son père macho et analphabète, on retrouve une interrogation centrale dans nos sociétés multiculturelles qui est celle de la rencontre des univers. J’apprécie les récits dans lesquels les psychologies des personnages n’occultent pas les dimensions historique, économique et culturelle. C’est mon penchant de psychologue social : Les comportements sont le fruit des individus autant que des circonstances et l’on se fourvoie si on pense pouvoir faire l’impasse sur l’une ou l’autre de ces composantes.